Le ton est donné. Trollope me fait irrésistiblement penser à une sorte de Jane Austen mâle. Tout le roman vibre de cette malicieuse bienveillance adressée à ses personnages, fussent-ils l’objet d’un traitement satirique particulièrement soigné, comme la pauvre revêche Mrs Prime et ses satellites Miss Pucker (froncée ?) aux yeux louches et délaissée par son promis, et Mr Prong (dents de fourche^^) le pasteur évangéliste ambitieux mais non dépourvu de terrestres désirs. Comme la famille Tappitt, père, mère et leurs trois filles autour de laquelle se noue et se cristallise l’intrigue. Car depuis la mort de son associé Mr Bungall, Mr Tappitt, petit homme rondouillard et colérique, est propriétaire de la seule brasserie de Baslehurst, en ce Devonshire buveur de cidre. Brasseur de très mauvaise bière, un liquide bourbeux, indigeste au regard comme à l’estomac. Et voici que Luke Rowan (dont le patronyme signifie « sorbe », baie comestible lorsqu’elle est blette, mais terriblement âpre lorsqu’elle ne l’est pas), Luke Rowan donc, petit-neveu de feu Mr Bungall, arrive de Londres non seulement pour faire valoir ses droits sur la brasserie, mais pour y introduire de néfastes nouvelles méthodes destinées de toute évidence, non à améliorer la qualité de la bière, mais à ruiner l’entreprise.

Un jeune homme beau, décidé, entreprenant et sans détours, quatre jeunes filles – les trois sœurs Tappitt, dont le patronyme évoque le robinet (à bière ?), et leur compagne de promenade, Rachel – tout est prêt pour un conflit d’intérêts professionnels et matrimoniaux, auquel vont se greffer des dissensions religieuses et une élection à la chambre, objet de maintes spéculations et débats sur la capacité d’un candidat citadin, libéral et juif à représenter un bourg de campagne.  

Le regard porté par Trollope sur ses héroïnes est surprenant de sympathie. Je l’avais déjà noté pour Miss Mackenzie. Même si l’unique horizon de leur émancipation est le mariage, ce sont des femmes déterminées, soucieuses de leur dignité et de leur indépendance, y compris dans le couple. Et telle est Rachel Ray, passée en quelques mois du statut de jeune fille insouciante à celui de cible de tous les regards, de tous les ragots, et de bien des jalousies en sa petite ville. Mais s’il y a des vipères et des colporteurs (-euses) de médisances en tous genres, il y a aussi la jeune, vive, et clairvoyante Mrs Cornbury, épouse du squire local.

« Mrs Butler Cornbury était une très jolie femme. Elle possédait le charme particulier qui est si fréquent en Angleterre, si rare dans les autres pays. Elle avait un teint éclatant, des traits réguliers, des yeux brillants et expressifs, le buste bien fait, la tête noble d’une Junon. A sa beauté elle alliait un air de simplicité qui la rendait plus attrayante encore. J’ai vu en Italie et en Amérique des femmes aussi belles peut-être qu’en Angleterre ; mais dans ces deux pays la beauté ne semble pas destinée à l’usage domestique : en Italie, elle est douce et émane du corps ; en Amérique, elle est dure et émane de l’esprit. Chez nous, elle vient du cœur, et à ce titre, elle est la plus aimable des trois. Je ne dirais pas que Mrs Cornbury fût une femme à sentiments vifs, mais le plus vif de ses sentiments était celui de la famille. Elle allait au bal de Mrs Tappitt parce qu’elle pouvait ainsi servir les intérêts de son mari, elle allait s’encombrer de Rachel Ray parce que son père [le révérend Comfort^^] le lui avait demandé, et sa plus grande ambition était de rehausser la position sociale des squires de Cornbury Grange. Elle se demandait déjà s’il ne serait pas possible qu’un jour son petit Butler siégeât au Parlement. »

           Quant au romancier, il déploie sous le regard ravi du lecteur la petite scène où évoluent ses personnages, non sans intervenir ici et là - d’une simple parenthèse à la page entière - pour émettre un avis parfois narquois sur tel ou tel d’entre eux. La  « Comédie Humaine » de Trollope - dont je connais si peu de chose, et il semble qu’il y en ait si peu traduit en français ! – n’a peut-être pas l’ambition de celle de Balzac, elle n’en a sans doute pas la profondeur, pas non plus la noirceur. Mais elle donne de la société victorienne un tableau vivant et piquant, et assume pleinement ce que la littérature romanesque peut avoir depuis l’origine d’étroitement lié avec « l’éducation des filles », selon les termes de Laclos. Ses héroïnes s’émancipent, et leur histoire est pour le lecteur – la lectrice – source de réflexion sur la condition des femmes, leur rôle dans la famille et dans la société. Sans être du roman militant, ni démonstratif en aucune manière, c’est donc du roman, en quelque sorte, éducatif, et son penchant facétieux n’est pas la moindre de ses vertus.

NB: La traduction, de L. Martel, 1889 (le roman est de 1863), revue par Laurent Bury qui signe aussi la préface, est excellente.