De sa mère, Elisabeth Gille a hérité d’une plume parfois acide pour évoquer les gloires littéraires des années de l’entre-deux-guerres, et leur ralliement progressif aux plus sinistres discours antisémites. Parmi eux, Grasset, premier éditeur enthousiaste d’Irène Némirovsky, et sa folie croissante, sa servilité au régime, son ingratitude. Mais aussi la belle figure d’Albin Michel, dont voici une lettre, reçue à l’orée de la déclaration de guerre :

« Chère madame, nous vivons en ce moment des heures angoissantes qui peuvent devenir tragiques du jour au lendemain. Or, vous êtres russe et israélite, et il pourrait se faire que ceux qui ne vous connaissent pas – mais qui doivent toutefois être rares étant donné votre renom d’écrivain – vous créent des ennuis. Aussi, comme il faut tout prévoir, j’ai pensé que mon témoignage d’éditeur pourrait vous être utile. Je suis donc prêt à attester que vous êtes une femme de lettres de grand talent, ainsi qu’en témoigne, d’ailleurs, le succès de vos œuvres tant en France qu’à l’étranger où il existe des traductions de certains de vos ouvrages. Je suis aussi tout disposé à déclarer que depuis octobre 1933, époque à laquelle vous êtes venue chez moi après avoir publié chez mon confrère Grasset quelques livres dont l’un, David Golder, fut une éclatante révélation et donna lieu à un film remarquable, j’ai toujours entretenu avec vous et votre mari les relations les plus cordiales, en plus de nos rapports d’éditeur à éditée. »

Courage, fidélité, bienveillance. Belle figure d’homme et d’éditeur dont le gendre, Robert Esménard, continua après sa retraite et bravant les lois, à verser trois mille francs mensuels à l’autrice qui ne pouvait plus rien publier, puis après sa disparition, à ses filles. On y croise aussi la gouvernante d’Irène, Miss Matthews, élégante, attentive, éthéromane, puis celle des filles, Julie Dumot, ex-dame de compagnie de Sacha Guitry puis du père d’Irène, qui sut faire traverser aux deux filles la guerre et à qui elles devront, tout simplement, la vie.

            Voilà. C’est à cinquante-six ans, devenue depuis bien longtemps l’aînée de sa mère disparue, qu’Elisabeth Gille a publié ce livre, à la fois hommage, et suture avec des  parents et un passé perdus.