Diane, qui ne doit à la déesse que son nom et sa plastique irréprochable, mais certes pas son ombrageuse chasteté (elle danse nue pour une fête de charité dès les premières pages) a embauché Gérard - dont la vie est, en quelque sorte, vacante, depuis qu’il s’est fait congédier sans espoir d’explications par sa riche épouse américaine, Griselda, après un soupçon de trahison sentimentale - pour mettre un peu d’ordre et de raison dans l’agitation et la prodigalité de la sienne. C’est sa ruine imminente, d’ailleurs, qui va précipiter Gérard d’abord à Berlin, puis sur les rives de la Mer Noire, en quête de terrains pétrolifères légués par son défunt époux et annexés par la puissante Russie soviétique. Entrée en scène de Léonid Vladimirovitch Varichkine, diplomate soviétique, et de sa maîtresse ou plutôt compagne, la puissante, résolue et cruelle Irina Alexandrovna Mouravieff.
Intrigues politiques et économiques sur fond de rivalité sentimentale, avec pour décor, après Berlin, l’Orient-Express, puis les geôles sordides et le paysage misérable du port de Nikolaïa. On ne peut pas dire que l’utopie soviétique ait trouvé en Gérard, prince Séliman, ou en Maurice Dekobra, des défenseurs ardents, il me semble pour autant que le portrait qui est fait des deux amants et du régime ne manque ni de nuances ni de perspicacité, hélas ! S’il y a dans ce texte pionnier des romans d’espionnage une manifeste dimension caricaturale, si l’on y sent l’influence que Maurice Dekobra aurait exercée sur Hergé, ce n’en est pas pour autant une B.D., et on est loin du manichéisme de Tintin au pays des Soviets ou des romans de Gérard de Villiers (la lecture de l’un et de quelques autres étant pour moi plus que lointaine).

Le roman s’ouvre sur une savoureuse visite de Diane tourmentée par un rêve qui s’avérera prémonitoire et flanquée de son secrétaire à un docteur Traurig, mi-Freud, mi-Messmer, où elle dresse d’elle-même le portrait suivant : « je ne suis ni une demi-folle, ni une nymphomane. Je vis ma vie comme une affranchie qui a secoué dès sa puberté les chaînes de l’hypocrisie chère à ses compatriotes. » La suite, particulièrement crue sous un festival de métaphores biologico-érudites, ne manque pas de piquant.

Bref. Si La Madone des Sleepings n’est pas un chef-d’œuvre de la littérature, il a néanmoins largement mérité sa réédition chez Zulma en 2006. Quant à son auteur,   grand reporter et traducteur, excusez du peu, de Jack London et de Mark Twain, il a connu avec ce premier roman « cosmopolite » un succès international. Sa photographie m’évoque le visage de Georges Sanders, qu’il a peut-être rencontré à Hollywood. Son œuvre est surabondante, il a été maintes fois adapté à l’écran, c’est l’un de ces écrivains aventuriers de l’entre-deux guerres et après, capables de trousser une intrigue dynamique, de brosser de vigoureux  portraits de personnages avec une désinvolture élégante et néanmoins très professionnelle. De saisir un air du temps, mais sans laisser-aller. Je lirais bien sa biographie, tiens. Sous le signe du Cobra. Parce Dekobra, c’est un pseudo, bien sûr, et même un calembour.
Oui, vraiment, La Madone des Sleepings, c’est beaucoup mieux que La Garçonne, et c’est en somme une parfaite lecture de lendemains de réveillon, ou de voyage... en T.G.V. Autres temps.

Kees Van Dongen - Etude de femme, et Mademoiselle Geneviève Vix dans le rôle de Salomé.