Le récit – et les portraits – tournent souvent à la charge. On rencontre ainsi cette exquise formule : « L'avocat laissa partir Rogron, resta seul avec la vieille fille et lui tira les vers du cœur.»

Ou ce portrait gratiné qui clôt un échange entre Sylvie Rogron et son soupirant le colonel Gouraud, qu’elle soupçonne de vouloir la trahir pour Pierrette :

« Sylvie ne voulut pas se mettre alors en jeu, elle se crut très-fine en faisant parler son frère.

– Mon frère, dit-elle, avait eu l'idée de vous marier.

– Mais votre frère ne saurait avoir une idée si incongrue. Il y a quelques jours, pour savoir son secret, je lui ai dit que j'aimais Bathilde, il est devenu blanc comme votre collerette.

– Il aime Bathilde, dit Sylvie.

– Comme un fou ! Et certes Bathilde n'en veut qu'à son argent (Attrape, Vinet ! pensa le colonel). Comment alors aurait-il parlé de Pierrette ? Non, Sylvie, dit-il en lui prenant la main et la lui serrant d'une certaine façon, puisque vous m'avez mis sur ce chapitre... Il se rapprocha de Sylvie. Eh ! bien... (il lui baisa la main, il était colonel de cavalerie, il avait donné des preuves de courage), sachez-le, je ne veux pas avoir d'autre femme que vous. Quoique ce mariage ait l'air d'être un mariage de convenance, de mon côté, je me sens de l'affection pour vous.

– Mais c'est moi qui voulais vous marier à Pierrette. Et si je lui donnais ma fortune... Hein ! colonel ?

– Mais je ne veux pas être malheureux dans mon intérieur, et dans dix ans y voir un jeune freluquet, comme Julliard, tournant autour de ma femme, et lui adressant des vers dans le journal. Je suis un peu trop homme sur ce point ! Je ne ferai jamais un mariage disproportionné sous le rapport de l'âge.

– Eh ! bien, colonel, nous causerons de tout cela sérieusement, dit Sylvie en lui jetant un regard qu'elle crut plein d'amour et qui ressemblait assez à celui d'une ogresse. Ses lèvres froides et d'un violet cru se tirèrent sur ses dents jaunes, et elle croyait sourire. »

C’est du fauvisme ! On rencontre aussi à deux reprises dans la bouche de Sylvie le mot de « giries » :   « Elle, malade! Mais c'est des giries! répondit à haute voix Sylvie et de manière à être entendue. » dont je me suis avisée que je ne connaissais pas vraiment le sens, et qui viendrait peut-être du nom de Gille, le personnage de Carnaval. 

Notons encore que Pierrette est l’un des quatre personnages, tous féminins, dont le prénom tient lieu de titre à un roman. Avec Séraphîta et Sarrasine (deux androgynes), et Béatrix. Etrangement, l’œuvre se clôt sur une comparaison entre le sort de Pierrette et celui de Béatrix Cenci, suggérant un parallèle entre le peintre qui aurait été le seul à la  défendre (Guido Reni) et le romancier (et peintre) révélant les tortueux dessous du destin de Pierrette. Clin d’œil aussi à Stendhal ? qui avait publié en 37 Les Cenci,  et dont La Chartreuse tout récemment publiée (et récemment massacrée dans une version télévisuelle accablante) avait reçu, dans un long article de la revue de Paris, que je retrouve ici, la chaleureuse approbation de Balzac. Correspondances sur lesquelles je n’ai pas plus que cela le temps de m’interroger, mais que j’offre à la perspicacité de mes propres lecteurs !

Quoi qu’il en soit, après des débuts plus que laborieux, les dialogues, excellents, une machination politico-matrimoniale (s) ourdie au petit poil, une bonne dose d’émotion sans pathos, en particulier dans les lettres échangées à travers les volets entre Jacques et Pierrette (échos naïfs de la lettre d’Agnès à Horace), et une étude très aiguë des mécanismes de la jalousie chez la vieille Rogron, concluent brillamment – et cyniquement - cette très sombre scène de la vie de province. Pour un début d’année, c’est brutal.