
Je connaissais l’existence de la librairie Helluin avant même d’avoir jamais mis les pieds à Amiens. C’est munie de cette seule adresse, donnée par un comédien de la troupe des Bonillo - qui de Longueau avait rallié Marseille - que j’ai quitté mon port d’attache méditerranéen pour la capitale picarde, où m’avait expédiée l’ordinateur du Ministère de l’éducation nationale. Aussi Serge Helluin est-il le premier picard auquel j’aie vraiment parlé, qui m’ait chaleureusement accueillie. Une librairie à côté du marché, je ne dérogeais pas à mes habitudes, et j’y débarquais après ma récolte de nourritures terrestres.
Serge a commencé par me prêter sa collection d’Alexandre Dumas – j’étais en panne à la fin d’Ange Pitou, puis il m’a présenté à mon futur compagnon, Pierre Berthout, histoire dans laquelle il a joué le rôle d’un entremetteur actif et attentif ! Après quoi, il a vendu à Pierre sa collection de Dumas, alliant l’amitié au sens du commerce. Ces bouquins, qui me sont très chers, sont toujours là, à portée de regard et de main, dans ma bibliothèque. Il m’a offert Caquet Bon bec, la poule à ma tante, un tout petit livre charmant dont le titre devait selon lui me servir de sobriquet, et j’ai de lui, dans les trois volumes de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert qu’il a aussi vendus à Pierre pour me les offrir, un savoureux article « Agnès », rajouté à la place idoine, et rédigé de sa jolie écriture échevelée aux vrilles liseronnesques.
La librairie Helluin, c’était mon repère, notre point de ralliement familial. J’y laissais à Serge et Valérie notre fils tout bébé dans son couffin pour aller faire des courses. Notre fille est née à temps pour en respirer l’atmosphère, alors que déjà se dégarnissaient les rayons avant la fermeture. Cette atmosphère sui generis de bois, de livres anciens et modernes, d’échanges avec des clients que je croisais rituellement dans cette librairie - et que je n’ai plus jamais revus-, de bienveillance malicieuse, d’érudition et de passion modestes, est restée vivace en moi. La librairie Helluin, c’était LA librairie selon mon cœur, et Serge en était le bienfaisant génie, et même si depuis nous ne sommes vus que de loin en loin, il fait partie de ma mythologie personnelle. Pierre l’a précédé, bien trop tôt, il y aura bientôt deux ans. J’espère qu’ils ont déjà, au royaume des hommes de bien, repris leurs conversations amicales. Qu’entourés des auteurs qu’ils aiment l’éternité leur soit douce.
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