C’est un petit tiré à part de la librairie Le Divan, 1984. Je ne l’avais plus, l’ayant donné à mon libraire, Serge Helluin, qui régnait rue Léon Blum sur un antre tapissé de rayonnages le long desquels on glissait sur un extraordinaire escalier coulissant ; il y avait la première pièce, puis celle du fond, où l’on pouvait trouver une édition XIXe du grand Larousse, avec l’article ‘Bonaparte’, puis l’article ‘Napoléon’ lus à voix haute et commentés par le libraire, ou un Dumas (presque) complet (romans, contes, Mémoires) relié en cartonnage toilé vert, dos cuir, avec portrait gravé ton sur ton de l’auteur version dodu, 24 volumes (manquait Le Comte de Monte Cristo), et dont Serge, que je connaissais à peine, m’avait prêté des tomes (La Comtesse de Charny, suite d’Ange Pitou, à la fin duquel j’étais restée en rade en plein milieu d’un épisode, en ce septembre diluvien de l’année 1984 qui vit mon arrivée en Picardie), impossible à l’époque de trouver en librairie des titres un peu rares de Dumas et encore moins une édition complète ! - avant de vendre la collection à mon compagnon ^^. Il y avait aussi le sous-sol, où s’entassaient diverses merveilles moins rangées. C’est l’un des premiers lieux où j’aie fait étape, envoyée par Yves Borrini de la Compagnie Bonillo installée après Longueau à Marseille, dont moi je venais. Avant Serge à Amiens, il y avait là-bas "ma" librairie Laffitte, Jeanne Laffitte, où je posais mes courses avant d’écumer les rayonnages de la librairie d’occasion, Cours d’Estienne d’Orves, après le marché sis alors sous le parking Shell depuis détruit. C’était un parking à étages en béton gris, certes hideux, mais le marché a disparu en même temps, et avec lui le plaisir d’enchaîner courses de vivres et de livres. Il a été remplacé par une très belle place, avec réverbères super design qui ressemblent à des cornettes de nonnes soulevées par le vent (les cornettes), mais vide, alors qu’elle avait tout cette place - emplacement, vastitude et habitudes - pour en faire un forum ou une agora des temps nouveaux. Chez Jeanne Laffitte donc, c’était Simone Laffitte ou Rose à l’accent chantant qui présidaient autrefois à mes achats de livres.
Une librairie à côté d’un marché, c’est une petite tranche de bonheur hebdomadaire (chez nous, c’est plutôt un bouquin par semaine que par jour tout de même !). À présent, il y a Pages d’encre où Stéphane (avec Soizic) a succédé à Alain et Chantal (avec Soizic). Il m’arrive d’y oublier un cageot de légumes, ou d’y déposer mon poulet ou mes œufs, voire de les y faire livrer (les samedis, l’étal de Bertrand Roucoux est juste en face). L’été, au Vigan, en haut du Quai, près du parvis ombragé de la cathédrale, il y a Le Pouzadou, émigré de la petite rue du même nom jusqu’à ce local plus vaste. On y passe forcément après le marché coloré et cosmopolite qui s’y tient tous les samedis, on s’y donne rendez-vous quand on s’est perdus, et on bavarde avec libraire ou clients. Pas question d’aller en vacances dans un lieu sans librairie ! Tout ça pour dire que je suis bien contente que Paul Derieux, mon libraire parisien de la librairie Gallimard du boulevard Raspail et puits de science en son domaine, m’ait retrouvé ce mince opuscule, dont la célébration liminaire des saveurs conjuguées de la bouffe et des bouquins m’avait parlé au cœur.
Le voici, pour ouvrir l’année en un savoureux partage. La prochaine fois, ce sera la ‘librairie’ de Montaigne, autre lieu inspiré, qui même vide de tous ses livres, en irradie encore l’esprit.