C’est ce que l’on peut lire dans l’un des journaux proposés par le café qui se donne lui-même pour le rendez-vous des escrocs et des parasites, dans La Ville franche sans autre nom où ont atterri Kornél Esti et son camarade qui dit « je ». Monde à l’envers – ou à l’endroit ? – où s’affiche partout la plus scrupuleuse vérité, c’est-à-dire le plus tranquille cynisme. Qui vaudra au narrateur de se faire expulser, en « avion d’expulsion rapide » ( !), pour avoir prétendu être « enchanté » au moment où il venait prétendre à l’immigration dans cette bonne ville.

Telles sont les nouvelles, fluides et déconcertantes, du recueil Le Traducteur cleptomane de Dezsö Kosztolànyi, auteur hongrois (1885 – 1936), publié chez Viviane Hamy, collection Bis. Sur les pas de Kornél Esti, conteur, romancier et observateur sceptique et bienveillant, on croise un traducteur cleptomane :

« De nouveau, nous avons essayé de le sauver. Vous qui êtes écrivains, vous n’êtes pas sans savoir que tout dépend des mots, la valeur d’un poème aussi bien que le sort d’un homme. Nous avons tenté de prouver que c’était un cleptomane et non un voleur. Cleptomane est en général quelqu’un que l’on connaît, voleur quelqu’un qu’on ne connaît pas. Le tribunal ne le connaissait pas, aussi l’a-t-il jugé comme voleur et condamné à deux ans de prison. »,

un contrôleur bulgare, un industriel à éclipses (la nouvelle s’intitule La Disparition), un chevalier de la dèche, un président dormeur….

Les textes sont brefs, enlevés, juste le temps d’en percevoir l’étrangeté comme une épice, sans insistance. Petit plaisir allègre de début d’année.