Enfin il y a Jed Rubenfeld, juriste à Yale, spécialiste de Freud et passionné d’Hamlet, qui a choisi, pour donner chair et vie à ce qui lui est intellectuellement le plus cher, la forme d’une fiction historico-policière.

Freud va donc rencontrer, outre le très réel Abraham Brill, Stratham Younger, brillant jeune homme de très aristocratique extraction, « le premier psychanalyste américain », lequel doit lui servir de cicerone dans sa découverte de New York. Mais voilà qu’une suite de crimes sexuels que l’on voudrait garder secrets met la police sur les dents. Sur les conseils de Younger, le maire consulte Freud.

Conjointement menée par le jeune inspecteur Littlemore, sorte de Rouletabille yankee tavelé de taches de rousseur, et semble-t-il exempt de toute névrose, et par Younger coaché par Freud, Younger qu’ont fasciné les yeux bleus, les formes graciles et les douloureux secrets de l’une des victimes, Nora Acton, l’enquête croise les traces d’un très réel meurtrier mal enfermé en son asile d’aliénés, de mystérieux chinois, d’une maquerelle et de ses filles, d’un club très fermé, d’un éditeur marron, et surtout d’un couple séduisant et énigmatique, les Banwell. Lui, un prince de l’immobilier. Elle, une femme irrésistiblement belle.

C’est encore un pavé (450 pages) chez Panama ( ?), avec une couverture discutable, où l’on a rajouté au montage photo de l’édition américaine - phallique en diable ! - des taches sanglantes en surimpression très tape-à-l’oeil.
C’est assez correctement traduit à quelques horreurs près. Ça fait encore un après-midi d’oisiveté ou une nuit d’insomnie. Il y a un site http://www.interpretationofmurder.com/ avec photos d’époque. À ne pas lâcher en cours de route tant les différents fils de l’intrigue s’enchevêtrent touffus sur la fin (il y a d’ailleurs un détail qui cloche dans la solution, me semble-t-il). C’est palpitant. Les personnages réels et imaginaires sont campés avec vivacité, ça déborde d’anecdotes sur New York, sur la psychanalyse et les psychanalystes (Jung, le « fils élu » en rupture d’orthodoxie théorique, en prend passablement pour son grade…), sans lourdeurs ni temps morts. Et puis à la fin, chose traditionnelle dans les romans américains, l’avalanche des remerciements, et, suprême révérence de l’auteur, cinq bonnes pages de mises au point historiques, afin que nul n’en ignore ni ne se fourvoie.

De Dora à Nora, de Nora à Clara, de Jung à Younger, l’auteur joue et jongle avec la théorie freudienne, qu’il réinterprète au passage à la lumière d’Hamlet. Après son unique voyage aux États-Unis, Freud a manifesté à l’égard de ce pays toutes sortes de réserves et une vive et tenace, quoiqu’inexplicable, hostilité. Jed Rubenfeld s’est engouffré dans ce mystère biographique, il en a fait un thriller épatant. C’est un premier roman, bigrement prometteur.