Qu’en est-il ? Est-ce le personnage – dont je m’avise qu’il reste anonyme tout au long du texte (de ce que j’en ai lu, ou aperçu) - qui est fou ? qui n’a jamais eu de moustache, qui a rêvé le rasage et toutes les preuves y afférentes? Ou est-ce sa femme qui le mystifie jusqu’à sa perte ? Si le trouble et l’incertitude sont la marque du fantastique, si le fantastique est comme le revers du réalisme, ce n’est pas de cela qu’il s’agit dans La Moustache. Car si indécision il y a, elle n’est pas le mode d’une lecture qui ne saurait trancher entre explication rationnelle et irrationnelle, mais celui d’une écriture qui n’a pas su choisir entre le réalisme – interminable chronique de gestes, dialogues oiseux, scène de sexe contée dans ses moindres détails, toutes caractéristiques ressassées des « lettres » françaises d’aujourd’hui – et le fantastique. L’usage de la troisième personne, qui place en quelque sorte les personnages sur le même plan, alors même que le roman nous invite à lire à travers le regard du héros, égare. Et puis il y a trop de tout : trop de pensées du moustachu démoustaché (roman psychologique post Horla), trop de prénoms pour des personnages somme toute annexes, trop de gestes, d’allées et venues (jusqu’à Hong Kong et Macao), pour que l’on puisse jouir de l’histoire ou de l’écriture. On s’éparpille, on s’éclabousse, ça ricoche, et cette quête d’une identité perdue, dissoute dans le regard des autres (ici par poils interposés), ou à trouver, laquelle semble bien la question centrale dans l’œuvre d’Emmanuel Carrère, ressemble à la justification brouillonne d’une pulsion suicidaire, au mépris de toute économie de l’intrigue et de toute pensée esthétique rigoureuse. Ça ne tient pas debout, cette histoire, cette ragougnasse littéraire, et le simple fait d’essayer d’en démêler l’incohérence, c’est horripilant.

Seul attrait du volume : l’amusant Dieu des coiffeurs d’Otto Dix, qui illustre plaisamment la couverture.