Mais le plus souvent borné à de brefs éclats d’une enfance déchirée entre Paris et la Russie - la datcha d’Ivanovo, l’appartement de Pétersbourg - entre mère et père, puis père et mère, et même entre mère et mère, entre la vraie mère, celle qui doit être irremplaçable et qu’on doit aimer sans partage, et Vera, la seconde épouse du père, pleine de fureurs et de contradictions, de mesquineries et de maladresses, mais capable de loyauté et de brusques accès de tendresse, et qui, de fait, a élevé Natacha.

Au-delà des anecdotes restituées avec un souci manifeste de justesse, Enfance est l’autobiographie d’une conscience qui se constitue. Celle d’une petite fille très vive, dont l’intelligence aiguë s’efforce, dans les contradictions des adultes, de saisir un sens, et de trouver parmi les regards qui se posent sur elle de quoi se construire dans l’amour et la bienveillance. Beaux moments d’harmonie dans la petite enfance auprès d’une mère belle, vive, intelligente, aimée et désirée. Mais sans doute blessée dans son narcissisme par les aspérités de sa fille, au point de s’en débarrasser en deux ou trois étapes d’incompréhension et d’indifférence croissantes. Quant à la petite fille, elle a compris, semble-t-il, au-delà de l’amour profond qui l’unit à son père, que c’est dans la séparation d’avec la mère, fût-ce au prix de la souffrance, et surtout dans l’espace ouvert par les mots, à l’école en particulier, qu’elle va trouver sa voie et sa voix. Il y a des passages – il faudra que j’attende de rentrer à la maison pour pouvoir les retaper – qui sont des hymnes à l’école républicaine, à l’exercice de la rédaction, à une maîtresse attentive et bienveillante. Je me demande d’ailleurs si ces fragments d’enfance (dont le père littéraire est à mon avis le Vallès de L’Enfant, qui a ouvert la voie de l’autobiographie en éclats) ne sont pas, en quelque manière, une suite d’exercices de « rédaction », dans la quête du mot et du sentiment juste, dans leur brièveté. Une réponse intime et sincère à l’infraction éblouie de l’enfant inventant son « premier chagrin » sur un mode infiniment littéraire et fictif. Enfance est une suite de joies et de chagrins, au plus près de soi-même, dans le dialogue avec soi-même, au plus juste des mots de la langue française, la langue adoptée du pays adopté.

Après Kessel, juif russe né en Argentine, Sarraute. Combien d’auteurs de premier plan la langue française ne doit-elle pas à ceux qu’elle a su accueillir ! ceux qui manquent à la litanie des auteurs classiques aimés de Werner Von Ebrenach dans Le Silence de la mer de Vercors. Depuis le vingtième siècle, la littérature française resplendit de toutes ces voix réciproquement adoptées, ne l’oublions pas.

Enfance de Nathalie Sarraute, chez Gallimard, collection 'Écoutez lire', sous la direction de Paule du Bouchet.