D’où l’intense frustration, - je ne vends guère de mèche, cela se passe dans les toutes premières pages – qui saisit le lecteur à la mort de Pakamile, littéralement escamoté au détour d’un fait divers quasi anodin, où l’on n’a pas eu le temps de voir venir quoi que ce soit. Toute-puissance désinvolte du créateur qui a besoin de libérer son héros pour une nouvelle intrigue, et dispose à son gré de ses personnages. Cette réserve faite – à laquelle on peut ajouter le choix par Thobela de son nouveau rôle de justicier, à mon avis assez plaqué - la psychologie de Thobela est beaucoup plus schématique que celle de Benny, l'autre "héros" - la machine dramatique se met en marche de façon à la fois rigoureuse et brillante.

Il y a quatre mouvements : Christine, Benny, Thobela, et Carla. Le premier, et me semble-t-il le plus long, a pour fil directeur le récit fait par une jeune femme blonde et séduisante à un pasteur bienveillant. S’y enchevêtrent au fil des chapitres et de l’intrigue la renaissance progressive de Thobela en justicier à la sagaie – plus « authentiquement » appelé ici « assegai » -, et la rencontre avec le flic Benny Griessel, quinquagénaire alcoolique parvenu, après une lente mais régulière déchéance, au fond du trou. Chassé par sa femme, qu’il a battue, dévoré de remords, il est rattrapé par les cheveux par un de ses chefs qui l’oblige à regarder la réalité en face : Alcooliques Anonymes, hospitalisation, sevrage, et le flirt constant avec la rechute. C’est sur Griessel, au demeurant flic perspicace et autrefois inspiré, que reposent les enquêtes sur un tueur de femme seules, puis sur le meurtrier à l’assegai, rebaptisé Artémis par la presse. Le personnage, tourmenté, incertain et lucide, est sans doute le plus attachant de la galerie que propose le roman. C’est aussi lui qui en est le personnage central. La construction de l’intrigue est très cinématographique, montage cut de scènes alternées et pleines d’échos entre elles : les trois personnages sont habités par une passion dévastatrice : celle du sexe pour Christine, devenue prostituée, celle de la vengeance pour Thobela, celle de l’alcool pour Griessel. Et tous trois soutenus, mus, charpentés par l’amour de leur(s) enfants : Christine, sa fille Sonia, Griessel, ses deux enfants, Fritz et Carla, et, pour Thobela, le souvenir douloureux de son fils Pakamile : d’où sans doute le titre afrikaans du roman : Infanta, à la fois nom de lieu, celui où se déroule le règlement de compte final, et évocation de ce qui fait le sujet même du roman : la relation à l’enfant. Où l’on apprend le chiffre phénoménal des meurtres et viols d’enfants en Afrique du Sud, liés entre autres à la croyance qu’ils peuvent apporter la guérison du sida. C’est à ce problème de société majeur que sont confrontés les personnages, dans un pays où la peine de mort a été abolie. Justice, ou vengeance.

L’entremêlement des épisodes est construit avec rigueur et brio, avec en outre un effet de distorsion chronologique que l’on ne découvre que dans les toutes dernières pages, et qui alimente une tension narrative fiévreuse, saisit et captive. J’ai avalé le bouquin. C’est un excellent roman, une réflexion sur la condition humaine, sur le tragique, sur la famille, la société et l’Histoire, sur les méandres obscurs de l’inconscient, le Bien et le Mal. Je ne suis pas sûre d’avoir été convaincue par la fin. On y perd des fils importants : ainsi de la femme de Benny, Anna, omniprésente comme absence si je puis me permettre ce paradoxe, qui disparaît après deux messages téléphoniques à un moment crucial, comme escamotée, elle aussi, de même que Fritz, son fils. Cela laisse un sentiment de gêne, comme gêne le « happy end » après bain de sang et vengeance sauvage, qui pose beaucoup de questions : sur la justice, sur la police, mais surtout sur l’art de bâtir les dénouements. Celui-là est précipité, remet en cause la réflexion construite par Griessel sur la nécessité d’une justice sociale et non individuelle, et accorde à Carla une capacité de récupération post traumatique absolument exceptionnelle. C’est bien pour elle. Ça fait baisser l’adrénaline du lecteur. Mais moralement, littérairement, esthétiquement, c’est un peu frustrant.

Les paysages sont ici.