Et Mangez-moi donc, puisqu’on en est aux gastéropodes ? Eh bien Mangez-moi est un livre charmant. Le retour à la vie de Myriam, la quarantaine blessée par l’existence, qui ouvre « Chez moi », petit lieu exigu qu’elle ne veut pas appeler restaurant et où son dénuement la contraint à vivre et à dormir (ah les séances de douche dans le vaste évier…). Après des débuts déserts, à la suite d’Hannah et Simone les lycéennes, peu à peu le quartier curieux et séduit par des recettes subtiles et savoureuses investit Chez moi à toute heure. Le « bouge » - ainsi l’avaient désigné les parents de Myriam – devient chaleureuse maison de rendez-vous, et déborde bientôt sa tourmentée tenancière. Chez moi éclot et prospère avec l’aide éclairée, attentive et efficace du chaste Ben, bras droit idéal et inimaginable, cependant que le passé chaotique et douloureux de Myriam resurgit. Allusions semées au fil du roman et des monologues intérieurs de l’héroïne, devenues alluvions de honte et de souffrance, si Myriam renaît à la vie sociale, son existence intime est en morceaux. Mais l’univers d’Agnès Desarthe n’exclut ni bons anges ni bonnes fées…

C’est écrit avec vivacité et talent, la langue est riche et inventive, gourmande et communicative (moi qui fais plutôt dans la popote familiale, les tapas pain d’épice-chèvre-poire rôtie m’ont fait rêver !!!!). Elle a le chic pour raconter avec saveur et exactitude la virtuosité gestuelle de la cuisinière en plein coup de feu :

Les betteraves sortent du four. Je les douche au vinaigre de noix. Les blettes se précipitent dans l’écumoire, je les arrose de citron et de poivre. Mon plan de travail est un champ de bataille : des pépins, des queues, des giclures, des taches, des feuilles, des pelures. Tout s’y amoncelle et sue. Le sang rose de la betterave sur un cœur de concombre m’attendrit. Mais je n’ai pas le temps. Je me change en Shiva et, de mon dos, sortent mes bras supplémentaires, ceux qui vont plus vite que mon cerveau pour ranger, éponger, trier, partager, remiser.

Ou la dislocation d’un corps par le désir :

C’est dans les bois qu’on fait l’amour mon corps s’étend d’une vallée à l’autre. Un coude sur la colline, un orteil au pied de la falaise, la nuque sur les rochers qui bordent la cascade, l’omoplate roulant sur la terre du chemin, l’index dressé contre le tronc des chênes, les reins se frottant sur un lit de lichen, la rotule appuyée au contrefort d’un plateau, le crâne épousant la vase au bord des mares, mes cheveux baignant dans les vagues, plus salés que le varech. J’appelle un à un les atomes de ma peau pour qu’ils se réunissent et enfin, je rétrécis.

Alice moderne, Myriam trouve peu à peu son chemin et sa taille d’adulte dans les territoires tortueux du souvenir et le labyrinthe des relations anciennes et nouvelles. La fin du conte est, je trouve, un peu expédiée. Mais c’est un reproche mineur, celui d’une gourmande encore un peu sur sa faim, bien loin des bougonneries maussades des débuts de cette chronique.

  1. 1 : L’Amant en culottes courtes
  2. 2 : Marilyn, dernières séances.
  3. 3 : Ni Toi ni moi
  4. 4: Journal d’hirondelle
  5. 5 : Disparaître
  6. 6 : Christophe Bataille
  7. 7 : Jean-Éric Boulin
  8. 8 : Le Verfügbar aux Enfers, chez La Martinière. Introduction historique de Claire Andrieu, notes explicatives rédigées par Anise Postel-Vinay. 30 euros