Dès la première ligne, le héros, Urbain Hell, descend du train de Vienne, pour se rendre tête nue (il n’a pas de chapeau), et chaussé de neuf, à travers un chemin boueux, au lac tyrolien où il doit exercer cet été-là ses talents de maître-nageur. Si ce n’est qu’il ne cesse de pleuvoir, et que l’eau est gelée. Accompagné d’un petit gars auquel il a donné son unique morceau de chocolat, Hell, qui est ingénieur et vit dans l’espoir toujours déçu de recevoir des nouvelles d’une invention révolutionnaire qui assurera sa fortune, Hell donc fait connaissance, à plat ventre sur la digue, « pareil à une tortue » sous son sac tyrolien, avec les eaux traîtresses du lac, « un rusé, un sale hypocrite », selon les termes du gamin. C’est là aussi et dans cette position pour le moins incommode, qu’il rencontre « deux jambes de jeune fille qui se perdaient juste au-dessus des genoux minces dans l’ombre d’une jupe de sport » et deux yeux bruns qui lui provoquent « une sensation de douloureuse douceur au creux de l’estomac ». L’intrigue est en route (page 3).

Mal logé par son patron dans un minuscule réduit désaffecté, sans cesse tenaillé par une faim dévorante, Hell, qui est un très beau garçon, révolutionne les dames du lac, mariées ou jeunes filles, touristes comme filles du cru, parmi lesquelles la délicieuse, enfantine, fantasque Puck de l’autre rive, Puck du « Pays des Tulipes », fille d’un baron philosophe et d’une diva neurasthénique, qui l’a sauvé de l’épuisement lors de sa première traversée du lac.

Natation, faim, pluie et désir… et l’attente lancinante de l’enveloppe qui ne vient pas, Hell, toujours plus gauche, fauché, efflanqué et malchanceux au fil de l'histoire, manque d’y laisser la peau. Au bord du lac, entre Banalie et pays des Tulipes, il accomplit en un été toutes les étapes d’un roman d’apprentissage.

C’est merveilleusement léger, allègre, élégant. Érudit sans y toucher, souriant, délectablement savoureux et tonique.