Il y a d’autres épisodes très réussis, comme le malentendu qui dérègle en un instant l’harmonie de la famille Grantly jusqu’à une quasi rupture, ou les deux grands moments mondains : la soirée offerte par Mrs Proudie et le pique-nique de Mrs Thorne, ou encore la déclaration inopinée, incontrôlée, de l’érudit brusquement éperdu… il y a toute une « flore » humaine, du doyen moribond nommé Trefoil (Trèfle) aux presbytères de Plumstead ou de Crabtree (pommier sauvage ?) en passant par miss Thorne (épine – la brave demoiselle n’en a guère, si elle est toute pétrie  de préjugés nobiliaires). Il y a même une paroisse d’Eiderdown (édredon), celle du très lymphatique Mr Stanhope avec sa famille douée pour l 'insensibilité. Le romancier s’amuse, dans une complicité déclarée avec son lecteur, voici ce qu’il en dit :

« On permettra peut-être ici au romancier d’expliquer ses vues sur un aspect très important de l’art de raconter des histoires. Il se risque à réprouver un système qui va jusqu’à trahir la confiance qui peut exister entre l’auteur et ses lecteurs, en maintenant presque  jusqu’à la fin du troisième livre un mystère quant au sort de leur personnage favori.

On va même trop souvent plus loin. Les auteurs ne s’ingénient-ils pas souvent à dérouter leurs lecteurs, à faire naître en eux de fausses espérances et de fausses peurs, et à créer des attentes qui ne seront jamais comblées ? les promesses ne sont-elles pas toutes faites d’horreurs délicieuses, l’auteur ne pondant que les plus banales réalités dans son dernier chapitre ? et ne se trouve-t-on pas là devant une sorte de tromperie que notre temps, par honnêteté, devrait réprouver sans ambages ?

Et que vaut cette sollicitude qu’un coup d’œil au troisième livre peut annihiler complètement ? que valent ces séductions littéraires qui sont absolument détruites par le fait même que l’on en jouit ? Dès que nous savons devant quel tableau le solennel rideau de Mrs Radcliffe était suspendu, nous ne nous intéressons plus ni au cadre, ni au voile. Ils ne sont pour nous qu’un récipient plein d’ossements desséchés, un cercueil inutile, que nous voulons voir enterré décemment hors de notre vue.

Et qu’il est cruel de voir le plaisir que procure la lecture de votre roman détruit par le triomphe irréfléchi d’un précédent lecteur. « Oh, tu n’as pas à t’inquiéter pour Augusta, elle accepte bien sûr Gustavus à la fin. » « Que tu es désagréable, Susan, dit Kitty les yeux pleins de larmes, ça m’est égal, maintenant ! » Chère Kitty, si tu lis mon livre, tu n’auras plus à subir le caractère désagréable de ta sœur. Elle n’aura aucun secret à te dévoiler. Prends le troisième livre si tu le veux, et lis les dernières pages pour connaître toutes les conclusions de notre orageux récit, et celui-ci n’aura rien perdu de son intérêt, si tant est, bien sûr, qu’il en ait à perdre. Notre théorie veut que l’auteur et le lecteur cheminent main dans la main, confiants l’un dans l’autre. »

Pour ma part, qu’Hélène, qui me l’a prêté, me pardonne, j’ai complètement oublié ce qui se dissimulait derrière ce rideau mystérieux du château d’Udolphe devant lequel s’évanouit la sensible Emilie, je me souviens seulement de ma déception quand le mystère a été révélé, au moins trois-cents pages plus tard.

Tel n’est en effet pas le genre de plaisir différé offert par Mr Trollope, où le mystère n’a guère cours. Mais je viens d’avaler près de 2000 pages en deux mois ou guère plus, et j’ai pillé avant-hier la bibliothèque municipale de presque toutes ses ressources trollopiennes. A croire que sa modeste et généreuse théorie du roman, où, saveur subtile, ce sont les personnages qui s’égarent en hypothèses erronées, ne manque pas de piquant. Le romancier est un conteur, un montreur de très humaines marionnettes, et nous nous installons, ravis, devant sa truculente « scène de la vie religieuse ».