Né d’un couple mal assorti, une mère « de grand caractère et très vertueuse », « bienveillante, mais froide », et d’un père passionnément adonné au jeu, coupable et soumis à sa femme, mais aimant, le narrateur a connu une enfance sans joie. « Oui, j’évitais ma mère vertueuse, et j’aimais passionnément mon père vicieux. » Bancal du cœur, dès l’origine.

Renonçant à conter sa vie sans relief, Tchoulkatourine va se concentrer sur l’épisode fondateur et unique de sa vie amoureuse : la rencontre dans la triste  et superlativement provinciale ville d’O… d’un notable local, Ojoguine, dont la gracieuse fille, Elisabeth Cyrillovna, Lise, le touche au cœur. Amant timide, T. observe l’éclosion de la jeune fille et se sent lui-même éclore à son contact. C’est alors qu’arrive le prince N…

Homme sans qualité, transparent au regard des autres, T. ne manque ni du sens de la satire (la scène du bal !), ni de l’observation, ni de souci de son style, dont il surveille et bride les débordements. Cette chronique d’une âme éteinte aussitôt qu’éclose est aussi une chronique du temps qui passe, des visages changeants de la nature hésitant entre l’hiver et le printemps. C’est un livre mélancolique et subtil, parfois grinçant.

Je me demande pourquoi on parle toujours de Tourgueniev avec une sorte de condescendance. Il était l’ami des plus grands écrivains du XIXe, Mérimée, Flaubert, Maupassant, George Sand, sans parler de son amitié avec Louis Viardot et de sa passion pour Pauline. C’est un styliste merveilleux, un profond psychologue, sans que jamais il ne souligne ses effets. Je tiens Premier Amour pour un pur chef d’œuvre classique, je l’ai déjà écrit ici. Quant à ce journal fictif, œuvre d’un jeune homme de 32 ans (l’âge exact de Tchoulkatourine d’après mes calculs), c’est à la fois le texte d’un romantique en proie, à la russe, à une discordance absolue avec le monde, et un effort pour s’arracher, par le travail du style, aux excès du romantisme et de l’ego. C’est rudement bien, et prometteur, et si T. est « un homme de trop », ce Journal n’a rien, bien au contraire, d’un livre de trop.