Eh bien, avec cela, mon amie, cet homme est encore de la société la plus agréable. Il lui reste je ne sais quoi de sa gaieté première qui se remarque toujours dans son expression. Sa tristesse est originale, et n’est pas triste. Il n’est jamais plus mal que quand il se tait ; et il y a tant de gens qui seraient fort bien comme le père Hoop quand il est mal !

Voilà des vents, une pluie, de la tempête, un murmure sourd qui font retentir sans cesse nos corridors, dont il est désespéré.

J’aime, moi, ces vents violents, cette pluie que j’entends frapper nos gouttières pendant la nuit, cet orage qui agite avec fracas les arbres qui nous entourent, cette basse continue qui gronde autour de moi ; j’en dors plus profondément, j’en trouve mon oreiller plus doux, je m’enfonce dans mon lit, je m’y ramasse en un peloton ; il se fait en moi une comparaison secrète de mon bonheur avec le triste état de ceux qui manquent de gîte, de toit, de tout asile, qui errent la nuit exposés à toute l’inclémence de ce ciel, qui valent mieux que moi peut-être que le sort a distingué, et je jouis de la préférence.

Tibulle sentait comme moi ; mais je suis seul dans mon lit, et lui il tenait entre ses bras celle dont il était aimé, il la rassurait contre le tumulte de l’air qui se faisait autour de lui, et ce tumulte n’ajoutait peut-être à son bonheur que par la certitude où il était que personne ne s’en doutait, et ne viendrait le troubler par le temps orageux qu’il faisait. Ce temps renferme les importuns, je le sais bien. Combien de fois un ciel qui se fondait en eau ne m’a-t-il pas été favorable ? Le bruit d’un lit que le plaisir fait craquer se perd, se dérobe, ou est mis par une mère sur le compte du vent. C’est alors qu’on peut sortir de sa chambre sur la pointe du pied, qu’une porte peut crier en s’ouvrant, se fermer durement, qu’on peut faire un faux pas en s’en retournant, et cela sans conséquence. Ah ! si j’étais à Isle, et que vous voulussiez ! ils diraient tous le lendemain : La nuit affreuse qu’il a fait ! et nous nous tairions, et nous nous regarderions en souriant.

Eh ! non, je ne crois pas que vous m’oubliiez, même quand je vous le dis.[…] »

J’aime Diderot plus que tous les autres auteurs du XVIIIe. J’aime sa vivacité, son allure « à sauts et à gambades », son talent de conteur, son dédain des systèmes. Et quel joli madrigal météorologique que celui qui clôt ce passage ! voici le fragment de Tibulle auquel, je crois, il fait allusion. C’est dans la première Élégie du Livre I :

 « Parva seges satis est, satis requiescere lecto
                Si licet et solito membra levare toro.
                Quam iuvat inmites ventos audire cubantem
                Et dominam tenero continuisse sinu
                Aut, gelidas hibernus aquas cum fuderit Auster,
                Securum somnos igne iuvante sequi.
                Hoc mihi contingat
. »

En voici la traduction, en prose, par Héguin de Guerle, trouvé sur le magnifique et inépuisable site Méditerranées animé par Agnès Vinas.

« Pour moi c'est assez d'une petite récolte ; c'est assez d'un lit pour goûter le repos, si les dieux me le permettent, et de ma couche ordinaire pour délasser mes membres. Quel plaisir d'entendre de son lit le souffle des vents furieux, et d'y presser tendrement sa maîtresse contre son sein ! ou, quand le vent de l'hiver verse une eau glacée, de s'endormir exempt de crainte au bruit de la pluie ! Puisse ce bonheur être le mien ! »

         Une chaumière et un cœur, pour tout dire…

* Ici, la très belle page consacrée aux Papous par mon ami G.T. le collectionneur impénitent et généreux. Allez y faire un tour !
Le buste à l(antique de Diderot par Houdon, que nous allâmes saluer au Louvre Lens.