« L’art pénètre toujours les failles propres à la vie psychique de chacun ». C’est ainsi que le texte de Lucrèce, acheté en solde dans une honnête traduction anglaise en prose, a un jour de vacances bouleversé le jeune Stephen Greenblatt, déchiré depuis son enfance par l’angoisse de la mort affichée de façon théâtrale par sa mère. La préface, fondée sur ce clinamen autobiographique, présente de façon alléchante le sujet de l’ouvrage, et son personnage principal, Le Pogge. Tout le début de l’ouvrage, qui retisse sous la forme d’un récit continu quoiqu’‘à sauts et à gambades’ chronologiques, le contexte social, politique, historique, de cette première Renaissance avec ses papes rivaux, sa curie bourdonnante d’intrigues bien avant Du Bellay, se lit d’un trait. Sans doute ne révèle-t-il rien de nouveau, mais il donne de l’époque une vision bien plus cohérente et plus surplombante que les fragments que pour ma part j’en connaissais – plus littéraires qu’historiques, d’ailleurs – lacunes scientifiques datant de mes études et que le flux et le flot de la vie professionnelle m’avait, comme bien d’autres je pense, empêchée de jamais combler.

C’est vers la fin que ça se gâte. Comme avec Michel Onfray, quoique sans la dimension d’imposture intellectuelle manifeste qui caractérise l’enseignement du second, la suite de l’ouvrage laisse le lecteur sur sa faim. Les chapitres X et XI, qui narrent les démêlés du texte avec Savonarole puis ceux de Giordano Bruno lecteur de Lucrèce avec l’Inquisition, se transforment in fine en une sorte de marathon de la postérité du De Rerum au fil du XVIe et de XVIIe, Montaigne, Shakespeare, Molière, Gassendi… époque de l’essor du libertinage, de notre monde moderne, où hélas Gassendi n’est mentionné qu’au détour d’une phrase. Si un passage assez développé est consacré à Lucy Hutchinson, première traductrice anglaise quoique puritaine du De Rerum, personnage sans doute intéressant et peu connu, l’explicit de l’ouvrage nous jette vite fait au XVIIIe dans les bras de Jefferson, dont une citation : « Nous sommes tous épicuriens » clôt l’essai. Mais, au-delà de l’anecdote, au-delà même des démêlés des libertins avec l’Église, quid de leur créativité intellectuelle, artistique, philosophique ? de la façon dont ils ont constitué la pensée moderne ? Quattrocento-The Swerve est un ouvrage de 265 pages plus quarante de notes. J’aurais aimé moins de références et quelques pages de plus. Un finale moins expéditif, intellectuellement plus consistant.  

En somme, c’est la question du genre de l’ouvrage qui se pose. Comme vulgarisation d’un épisode de l’histoire littéraire, c’est très bien. Mais si c’est un essai, c’est tout de même un peu court. En fait d’écart, desinit in piscem, ça se termine en queue de poisson.

Il n’empêche, mes cours à venir y gagneront, et qu’on m’entende, ma déception finale est à la mesure des attentes que ma plongée enthousiaste dans cet ouvrage avait suscitées.

Revenons pour finir à Lucrèce, inspirateur de Botticelli, et à la Vénus qui ouvre son poème, figure tutélaire de toute fécondité, de toute création. En latin, puis dans quelques traductions, glanées il y a bien longtemps sur le site du Gelahn animé par François Grégoire, ardent bibliophile[1], dans celle enfin de José Kany-Turpin.

Aeneadum genetrix, hominum divomque voluptas,

alma Venus, caeli subter labentia signa

quae mare navigerum, quae terras frugiferentis

concelebras, per te quoniam genus omne animantum

concipitur visitque exortum lumina solis:              

te, dea, te fugiunt venti, te nubila caeli

adventumque tuum, tibi suavis daedala tellus

summittit flores, tibi rident aequora ponti

placatumque nitet diffuso lumine caelum.

nam simul ac species patefactast verna diei             

et reserata viget genitabilis aura favoni,

aeriae primum volucris te, diva, tuumque

significant initum perculsae corda tua vi.

inde ferae pecudes persultant pabula laeta            

et rapidos tranant amnis: ita capta lepore              

te sequitur cupide quo quamque inducere pergis.              

denique per maria ac montis fluviosque rapacis

frondiferasque domos avium camposque virentis

omnibus incutiens blandum per pectora amorem

efficis ut cupide generatim saecla propagent.              

quae quoniam rerum naturam sola gubernas

nec sine te quicquam dias in luminis oras

exoritur neque fit laetum neque amabile quicquam,

te sociam studeo scribendis versibus esse,

quos ego de rerum natura pangere conor              

Memmiadae nostro, quem tu, dea, tempore in omni

omnibus ornatum voluisti excellere rebus.

quo magis aeternum da dictis, diva, leporem.

Sully Prudhomme - 1869

Mère des fils d'Énée, ô volupté des dieux
Et des hommes, Vénus, sous les astres des cieux
Qui vont, tu peuples tout: l'onde où court le navire,
Le sol fécond; par toi tout être qui respire
Germe, se dresse et voit le soleil radieux!
Tu parais, les vents fuient et les sombres nuages
Le champ des mers te rit; fertile en beaux ouvrages,
La terre épand les fleurs suaves sous tes pieds,
Le jour immense éclate aux cieux pacifiés!
Dès qu'avril apparaît, et qu'enflé de jeunesse
Le fécondant Zéphir a forcé sa prison,
Ta vertu frappe au cœur les oiseaux, ô Déesse,
Leur bande aérienne annonce ta saison;
Le sauvage troupeau bondit dans l'herbe épaisse
Et fend l'onde à la nage, et tout être vivant
A ta grâce enchaîné brûle en te poursuivant.
C'est toi qui par les mers, les torrents, les montagnes,
Les bois peuplés de nids et les vertes campagnes,
Plantant au cœur de tous l'amour cher et puissant,
Les pousses d'âge en âge à propager leur sang!
Le monde ne connaît, Vénus, que ton empire ;
Rien sans toi, rien n'éclôt aux régions du jour.
Nul n'inspire sans toi, ni ne ressent d'amour!
A ton divin concours dans mon œuvre j'aspire!

Rimbaud - 1869


Mère des fils d’Énée, ô délices des Dieux,
Délices des mortels, sous les astres des cieux
Vénus, tu peuples tout: l'onde où court le navire,
Le sol fécond : par toi, tout être qui respire
Germe, se dresse et voit le soleil lumineux
Tu parais... A l'aspect de ton front radieux
Disparaissent les vents et les sombres nuages.
L'Océan te sourit ; fertile en beaux ouvrages,
La Terre étend les fleurs suaves sous tes pieds
Le jour brille plus pur sous les cieux azurés !
Dès qu'Avril reparaît et qu'enflé de jeunesse,
Prêt à porter à tous une douce tendresse,
Le souffle du zéphir a forcé sa prison,
Le peuple aérien annonce ta saison;
L'oiseau charmé subit ton pouvoir, ô Déesse
Le sauvage troupeau bondit dans l'herbe épaisse
Et fend l'onde à la nage, et tout être vivant,
A ta grâce enchaîné, brûle en te poursuivant!
C'est toi qui par les mers, les torrents, les montagnes,
Les bois peuplés de nids et les vertes campagnes,
Versant au cœur de tous l'amour cher et puissant,
Les portes d'âge en âge à propager leur sang!
Le monde ne connaît, Vénus, que ton empire!
Rien ne pourrait sans toi se lever vers le jour ;
Nul n'inspire sans toi, ni ne ressent d'amour:
A ton divin concours dans mon œuvre j'aspire!…

Où l'on voit que le jeune Rimbaud avait puisé à la source..

Quant à la traduction annoncée de J. K-T, la page en français manque sur mon exemplaire!...

[1] Où l’on trouve aussi, tiens donc, des Facéties du Pogge ! D’une pierre deux coups, encore un clinamen…