C’est une très belle histoire, tissée d’images, de scènes saisissantes et de formules d’antique sapience, dans une prose inventive truffée de néologismes qui sont souvent des mots-valises : Luarmina (…) a été belle à affoler la mâletaille… la grosse Luarmina fluctuait, subjugulée… Les femmes hulurlaient… Le quartier s’unanimait… il y en a nombre d’autres.

Pourtant, j’ai buté, dès la première page, les premières lignes, sur Dona Luarmina la mulâtre. J’ai vérifié : le TLF, comme le CNRTL donnent : « (Personne) dont les parents sont l'un de race blanche, l'autre de race noire et dont la peau présente une coloration assez sombre. Femme mulâtre ou (plus rarement) mulâtresse. » Plus rarement… comme adjectif, peut-être. Mais comme substantif ? Il y a La Mulâtresse Solitude d’André Schwarz-Bart, la mulâtresse Jeanne Duval, maîtresse de Baudelaire, et je n’en ai pas d’autre exemple sous le coude, mais il me semble que le substantif, qui est beau, harmonieux, féminin, et qui rime avec fesses ! est beaucoup plus fréquent que la forme épicène, alors ? S’il n’y avait eu que ce léger problème de lexique, c’était véniel. Mais, et surtout, la traduction n’a cessé d’écorcher mon sens de la langue, sans que je puisse démêler entre la part d’invention dans le portugais d’origine et d’étranges libertés avec la langue française : « nous savions tous que oui, qu’elle demeurait irrémédiable dans les profondeurs » : adjectif à valeur adverbiale, en général on transpose, en français, non ? néologismes étranges ou détournements d’usage : « comme j’aimerais glisser ma main dans ses assaillances » ? « De loin, je me curieusitais » ? « Le temps se cabriolait », bizarreries syntaxiques et lexicales : « à cause de mes insistances amoureuses », « je lui rends visite pour obtenir une inattention dans son existence », je ne vais pas aller à la pêche, ce serait vain, et je ne veux nullement enfoncer ce livre que nous offrent les éditions Chandeigne, vouées à la littérature en langue portugaise. Je suis pourtant allée jusqu’à me demander comment j’aurais traduit le titre original Mar me quer, dont une note liminaire nous apprend qu’il est une variante marine de la comptine Mal me quer, bem me quer, version portugaise de Je t’aime, un peu, beaucoup…  je crois que j’aurais risqué, pour garder la comptine et la référence marine, Amer, un peu, beaucoup… Quoi qu’il en soit, l’aventure a été étrange, entre aspérités qui accrochent, et la fluidité de la prose poétique, le miroitement des images, qui sertissent une belle histoire.