Le malaise, à présent. Évidemment suscité et entretenu par l’auteur parfois à la limite du soutenable. Il y a toujours cet épisode, parfois infime, qui fait pivoter le destin et lui donne le « tour d’écrou » décisif, celui qui dérègle petit à petit la mécanique des vies, et fait monter l’attente et l’adrénaline, mais différemment du spectacle tragique, parce qu’on ne sait pas ce que l’on pressent, et qu’il y a toujours là quelque de malsain ou d’inavouable. Il y en a un que je n’ai tout simplement pas pu finir, c’est Un Bonheur de rencontre (The Comfort of strangers - 1981). J’ai lâché avant la scène de meurtre, et puis j’ai lu la fin. C’est, dans une Venise à la fois familière et inquiétante faute d’en voir nommer un seul lieu, années 70 ?, la rencontre d’un jeune couple d’Anglais égarés dans la ville comme ils le sont dans leur propre vie, avec un couple plus âgé d’aristocrates Vénitiens qui, de providentiels, vont devenir démoniaques. En toile de fond, la guerre des sexes, et au moins une très sérieuse pathologie familiale. Sade, et le roman gothique. Le roman a été adapté au cinéma en 1990 par Paul Schrader (scénario de Pinter, quand même) et je ne sais plus où j’ai lu que l’un des acteurs – Christopher Walken, je crois, qui joue Robert, le Vénitien – avait eu beaucoup de mal à se remettre du rôle. Comme moi de ma lecture.

Des romans qui suscitent le malaise, il y en a d’autres. Même le brillantissime Samedi, l’un des plus récents, et si j’ai le sentiment – je l’ai déjà écrit – que McEwan éprouve pour ses personnages une bienveillance croissante, le tressage de la réalité avec la perception qu’en ont des consciences plus ou moins torturées crée une incertitude extrêmement inconfortable. Ainsi des Chiens Noirs, où le décor qui m’est si familier des Cévennes sert de toile de fond, juste après la guerre de 40, à la conversion quasi mystique d’une jeune femme communiste, après une rencontre traumatique avec de terrifiants chiens noirs, dressés pour la chasse à l’homme, et pire encore. L’enquête sur June, tel est son nom, est mené par son gendre, qui tente de recouper en les croisant les témoignages : celui de son ex-mari Bernard rationnel et engagé dans le siècle, celui de leur fille, celui de June. Entre Bien et Mal, raison et folie, chemin individuel et grande Histoire, on en sort perplexe et inquiet. Mais c’est diablement ( ?) bien. Délire d’amour (Enduring Love) aussi. Une histoire d’érotomanie masculine, après un accident de montgolfière. Ou les nouvelles de Sous Les Draps, à éviter en période de déprime ou d’incertitude, qu’elles ne risquent pas d’éloigner. Toutes brillantes, souvent fantastiques, d’un fantastique très psychologique.

Enfin, je ne saurais trop vous recommander, pour votre plaisir et celui de vos enfants, neveux, petits-enfants, élèves… Le Rêveur (the daydreamer, c’est-à-dire le rêveur éveillé, la nuance n’est pas sans intérêt), chez Folio junior, illustrations, désirées par l’auteur, d’Anthony Browne. Série d’aventures réalistes ou fantastiques vécues au cœur de sa famille et de son quartier par Peter Fortune, atteint d’un incoercible penchant à la rêverie éveillée. Il y en a huit, c’est un régal (j’ai une prédilection particulière pour celle où Peter se voit confier la mission d’accompagner pour la première fois sa petite sœur en bus à l’école). Même si l’univers en est inquiétant et ambigu, il y a dans ce roman pour la jeunesse un humour bienveillant qui nous en fait émerger avec un sourire ravi – et complice.

Bref. McEwan, c’est vraiment passionnant. Mais il faudra que je réfléchisse encore sur la relation non dénuée de sadisme qu’il instaure avec son lecteur. Sans pour autant vouloir me débarrasser de son emprise. C’est trop tard. Enduring love : c’est peut-être en somme le fin mot de l’affaire.