Purée de lentilles, alcool de lentilles, tas de fumier, rigoles de purin, crânes de mouton, visages grimaçants, crasse omniprésente, étranges et primitives méthodes thérapeutiques du Croll, humidité insinuante, gel transperçant, CRÂNES DE MOUTON. Dans ce pays où le temps étiré entre deux interminables saisons froides est quasi immobile, il ne subsiste de la bonté humaine que quelques accès perdus dans une atmosphère générale de cruauté bonasse et  rigolarde, grimaçante, qui explose parfois en terrifiantes scènes de pandemonium. Toujours à côté, Siméon, obstiné à s’y faire une place, obstiné à écrire, se défait, physiquement et humainement, peu à peu, entre résignation et résistance.

« L’hiver était venu dans la nuit. En quelques heures, comme à l’accoutumée, le pays tout entier se trouva pétrifié par le gel, balayé par un vent sec et violent qui descendait des montagnes. Entre les maisons, le chemin détrempé se trouva changé en une rivière de glace bleue vive et des glaçons, gros comme des pieux, arrachés par le vent, s’y brisaient dans un éclat de métal.

Dans le haut du village, la Croix de Sépia, constellée d’une myriade d’aiguilles blanches, prenait l’aspect d’un sérac fantomatique ; devant chez Clara, la fontaine de bois, mal séchée, avait éclaté en un monceau d’échardes dures. De temps à autre, de gros choucas fuyant les cimes, saisis par le froid en plein vol, s’abattaient sur les toits comme des météorites. » 

Je ne sais pas si je peux dire que j’ai aimé ce roman. Comment ‘aimer’ un ouvrage si délibérément voué au malaise, au désespoir ? Mais je l’ai relu avec respect, avec une sorte d’épouvante réjouie par cet irrésistible envoûtement,  cette magique incantation d’un style ciselé qui, entre Jérôme Bosch et Bruegel, tour à tour anime et immobilise dans leur macabre univers nos frères (in)humains.