Au milieu de la rue Paradis, entièrement déserte, une vieille femme immobile, chargée de brassées de journaux qu’ébouriffait le vent, claquait avec un bruit de palmes. La rue Sainte soufflait une odeur de chou vert ; la rue Verger soufflait une odeur de poisson. Des encorbellements des maisons bourgeoises coulait l’odeur des nids d’hirondelles. Au joint des boutiques encore fermées suintait l’odeur des draps ou des cannelles, ou des vins dans des mesures de plomb, ou des livres, ou des parfums de coiffeurs, ou des cuirs, ou des fers, ou des couloirs avec des compteurs à gaz, et des poubelles derrière les portes, ou des cours sombres où le linge met longtemps à sécher, ou des vanilles devant certaines petites épiceries qui sentaient en même temps le pétrole lampant, les graines sèches, l'anchois et les fruits exotiques, et, en passant devant les portes de ces épiceries, je voyais leurs devantures fermées s'enfoncer et se fondre dans les lointains de la mer. Nous passions aussi devant un long mur percé de fenêtres sales, derrière lesquelles on entendait des bras de fer brasser une étrange pâte qui sentait le papier et l'encre d'imprimerie; nous passions devant des terrasses de cafés entr'ouverts, dans lesquels on voyait des femmes de ménage qui promenaient des balais entre des colonnes de chaises cannées, entassées les unes sur les autres, et alors sortait à notre rencontre une odeur de sciure d'alcool et de tabac qui impressionnait fortement « Pauvre fille », car je sentais sa main se tendre comme la corde quand le vent gonfle le foc; je regardais en haut ses yeux qui se perdaient ; puis, nous passions devant la porte qui sentait la toile à sac et le crottin de cheval, et le bras de « Pauvre fille » redevenait mou comme la corde d'une voile qui fasseye, puis nous passions devant la boulangerie qui sentait le pain chaud, la boucherie qui sentait le sang sale, le fleuriste qui sentait l'herbe, les cabinets qui sentaient l'urine et une forte odeur de café fumant, les bureaux de la banque qui sentaient également l'urine, les bureaux des hommes d'affaires, des avoués, des huissiers, des commissionnaires, dont les vestibules sentaient également l'urine, plus le crachoir et le cendrier froids, puis les bureaux des exportateurs et des assureurs maritimes qui sentaient l'urine de chien et le soufre qu'on avait répandu contre les bornes des portes cochères pour éloigner les chiens, puis, tout de suite, une boulangerie qui sentait une adorable odeur de brioche chaude, où d'ailleurs « Pauvre fille » achetait la brioche de deux sous de mon déjeuner. Après, tout sentait la brioche, le papier fou et la chaleur. Dans quoi le vent du nord donnait de grands coups grondants qui sentaient le roseau, la poussière, la corne de bœuf, le thuya, l'azur, le froid et la montagne.»