Il faudra que je retrouve – pas moyen pour l’instant – le texte où Colette évoque le phalanstère de femmes qu’elles avaient constitué pendant la guerre de 14, avec Musidora et Moreno (Marguerite), et la façon dont elles déclamaient des vers dans le placard où elles s’étaient réfugiées pendant les bombardements, pour résister  à la peur. La jeune femme, d’une parfaite liberté de mœurs en ces temps de mœurs très libres, aurait été à la fois l’amante de Colette et celle de son compagnon d’alors, Sidi alias Henry de Jouvenel, très aristocratique directeur du Matin, où Colette assurait la publication des Contes des Mille et un matins, et où elle compta, parmi ses auteurs, le jeune Georges Sim, futur Simenon. Quant à « Musi », bientôt passée des deux côtés de la caméra, elle a réalisé, en 1918, à Rome, dans un scénario adapté par Colette, la seconde ( ?) version filmique de La Vagabonde, version depuis disparue, quel dommage ! 

En attendant, voici le chapitre de Théophile Gautier auquel Musidora (Don des Muses), née Jeanne Roques avait emprunté son pseudo :

« À droite de George, à côté de la chaise vide de Fortunio, est placée Musidora, la belle aux yeux vert de mer : elle a dix-huit ans tout au plus, jamais l’imagination n’a rêvé un idéal plus suave et plus chaste ; on la prendrait pour une vignette animée des Amours des anges, par Thomas Moore, tant elle est limpide et diaphane. La lumière semble sortir d’elle, et elle a plutôt l’air d’éclairer que d’être éclairée elle-même ; ses cheveux, d’un blond si pâle qu’ils se fondent avec les tons transparents de sa peau, se tournent sur ses épaules en spirales lustrées ; un simple cercle de perles, tenant de la ferronnière et du diadème, empêche les deux flots dorés de chaque côté du front de s’éparpiller et de se réunir ; ils sont si fins et si soyeux, que le moindre souffle les soulève et les fait palpiter.

Une robe d’un vert très pâle, brochée d’argent, rehausse la blancheur idéale de sa poitrine et de ses bras nus, autour desquels s’enroulent, en forme de bracelets, deux serpents d’émeraudes avec des yeux de diamant d’une vérité inquiétante. C’est là toute sa parure.

Son visage pâle, où brille dans son printemps une indicible jeunesse, est le type suprême de la beauté anglaise : un duvet léger en adoucit encore les moelleux contours, comme la fleur sur le fruit, et la chair en est si délicate, que le jour la pénètre et l’illumine intérieurement.

Cet ovale d’une pâleur divine, accompagné de ses deux grappes de cheveux blonds, avec ses yeux noyés de vaporeuse langueur, et sa petite bouche enfantine que lustre un reflet humide, a un air de mélancolie pudique et de plaintive résignation bien singulière à pareille fête : en voyant Musidora, l’on dirait une statue de la Pudeur placée par hasard dans un mauvais lieu.

Cependant, à l’observer attentivement, on finit par découvrir certains tours d’yeux un peu moins angéliques, et par voir frétiller au coin de cette bouche si tendrement rosée le bout de queue du dragon ; des fibrilles fauves rayent le fond de ces prunelles limpides, comme font les veines d’or dans un marbre antique, et donnent au regard quelque chose de doucereusement cruel qui sent la courtisane et la chatte ; quelquefois les sourcils ont un mouvement d’ondulation fébrile qui trahit une ardeur profonde et contenue, et la nacre de l’œil est trempée de moites lueurs comme par une larme qui se répand sans déborder.

La belle enfant est là, un bras pendant, l’autre étendu sur la table, la bouche à demi ouverte, son verre plein devant elle, le regard errant ; elle s’ennuie de cet ennui incommensurable que connaissent seuls les gens qui, de bonne heure ont abusé de tout, et il n’y a plus guère de nouveau pour Musidora que la vertu [1]. »

Certes. Dans Les Vampires, elle n’en abuse guère, et l’« orgie » qui célèbre ses noces avec Vénénos dans le dixième et ultime épisode du feuilleton la montre (dans une robe assez peu seyante, bien moins que son maillot) en pleine bacchanale, du moins telle que pouvait l’envisager Feuillade.

J’arrête ici mon évocation du film et de son héroïne. J’y reviendrai avec munitions. Malgré toutes les naïvetés narratives et les maladresses, les excès expressifs aussi de cette « série » des années de la Grande Guerre et la désinvolture manifeste qui présidait à l’écriture du scénario, j’ai enchaîné les épisodes avec le plus grand plaisir. J’y ai retrouvé l'ombre du frisson éprouvé autrefois, dans la « salle de cinéma » du lycée Montgrand, Marseille, années 70, au spectacle de Judex, de Franju - incontinent emprunté à la médiathèque. Justement, Feuillade tournait, en même temps que Les Vampires, un Judex, avec Musidora. Etranges et pertinentes connexions de la mémoire des émotions cinéphiliques.

[1] Théophile Gautier – Fortunio, chapitre I