Nous avons donc eu droit à des questions sur la médecine en Groënland (- Le premier médecin se trouvant à 900 kms, nous n’allions pas tous les jours à la consultation, ombre de sourire sous la moustache), sur l’expérience propre de l’auteur dans ce domaine : - J’étais passé maître dans l’extraction des dents avec une pince-perroquet… Oui, il m’est arrivé une fois de couper un petit doigt avec… ici la traductrice doit déclarer son incompétence en matière de vocabulaire technique (rires) avec une pince en biseau. Grimace dégoûtée de l’intervieweuse, genre pie-grièche de salon. Mais vous ? – Moi j’ai eu la chance de ne pas avoir souvent besoin de recourir aux services de la médecine, sauf récemment, où on m’a changé un ventricule du cœur. – Oui, mais vous n’étiez pas au Groenland. – Non, c’était à Singapour. Et on m’a mis à la place du ventricule un petit morceau de bœuf. Depuis mes petits enfants m’appellent Sitting Bull. Autre sourire « tongue in cheek », aucune réaction de dame Belette. Il y a eu la longue litanie des radotages à propos d’Emma, la « vierge froide », une femme vraiment épatante a-t-elle compris, au point qu’elle le répète et le fait répéter à x reprises (perplexité courtoise du vieux monsieur), ce qui finirait par rendre presque gênantes les implications érotiques de l’invention par Mads Madsen de ladite vierge circulante ainsi brutalement jetée sur la voie publique, d’autant plus que Mme S.(bip) – comme la désignent Jourde & Naulleau dans leur désopilant ‘‘Lagarde et Michard’’ de la littérature d’imposture du XXe siècle – en vient à prier, avec non moins d’insistance, Jørn Riel de « nous » créer un homme à la manière d’Emma. Nous. Il y avait des hommes en pagaïe dans la salle. Mais nous = les femmes ? donc je  devrais avoir quelque chose à partager avec J. S. ? un imaginaire érotique en outre ??? à quoi l’auteur toujours courtoisement surpris fait remarquer que ce genre d’invention revient aux femmes. Ça paraît tomber sous le sens, mais pas celui de la dame, qui insiste jusqu’à ce que le sujet tombe, et qu’elle n’en relance, péniblement et toujours sur le mode de la paraphrase, un autre.

Les lecteurs de Jørn Riel présents en N54 ce jour-là ne sauront donc rien de ses influences littéraires, de sa manière de travailler, de sa poétique de conteur-qui-écrit, ni d’ailleurs du tressage du mode comique avec le mode tragique dans l’œuvre. Même pas si le crâne poli de la vieille dame qui est devenue la Ninioq du Jour avant le lendemain a enfin trouvé sépulture ou si elle lui tient toujours compagnie sur son bureau, chose que j’ai lue quelque part dans une interview de l’auteur réalisée il y a quelques années. Auteur abandonné, fragile, derrière sa table, sur une dernière lourde bourde, dès l’heure sonnée. Elle a fait sa pige, la grincheuse, et s’est évaporée sans même le remercier, au nom des lecteurs, des joies qu’il nous a dispensées. C'est pas que je l'aie regrettée, mais tout cela manquait furieusement de courtoisie. Le rire « donne un beau visage », selon les Eskimos (il disait Eskimo, Riel, je l’ai entendu à plusieurs reprises !), il nous l’a même dit dans cette langue (elle l’avait prié de le dire en danois) mais je n’arrive pas à relire mes notes ! - le rire donne un beau visage, ben pas à l’amatrice de Sollers et de Christine Angot, quelle idée LOUFTINGUE  de confier à une papesse des lettres de salons parisiens cet entretien, j’en avais honte. Ce qui aurait dû être un moment de partage a plutôt tiré vers un exercice académique improbable, irritant. Tant pis. Mon exemplaire Gaïa d’Une Odyssée littéraire porte désormais la signature de l’auteur que j’ai, quant à moi, remercié en anglais, et dont je continuerai à dispenser, à ceux que j’aime, les Racontars si humains, « pour ce que rire est le propre de l’homme ». Implorons les dieux eskimos qu’il soit lui laissé encore bien du temps pour qu’il nous offre ceux qu’il porte en lui.

* Homophonie approximative papouesque inspirée de Lampedusa ^^...