AU COIN DU FEU
Pardonnez-moi, je veux bien être votre amant,
Je vous trouve excitante et vous l’êtes, ma chère ;
Mais je dois avant tout vous parler franchement :
Pauvre, on réside aux champs où la vie est peu chère.
Oui, madame, je suis un homme absolument
Agreste, ancré parmi la ronce et la jachère,
Je panse de mes mains ma vache et ma jument.
(Vous feriez, j’en conviens, une exquise vachère !)
J’ai des chèvres, j’ai des cochons, j’ai des brebis,
Des poules, des pigeons à gorge de rubis,
J’ai de beaux chats et j’ai Pasteur, mon chien superbe.
Quoi ! ce n’est point un sort amer que je subis
Et, blanche, vous voulez tâter à mon pain bis ?
Ah ! que je vais t’aimer au grand soleil, dans l’herbe !
C'est, disons-le, allègrement troussé.

Il avait un beau visage de bohème aux longs cheveux, un peu christ, un peu mousquetaire, il était né à Montauban, avait pour ami Bourdelle, qui fit son buste, eut pour préfaciers Baudelaire et Anatole France, Barbey d'Aurevilly l'a qualifié de "rural écarlate". On a de lui trois lettres pleines d'admiration adressées à Flaubert, l'une pour La Tentation de Saint Antoine, l'autre pour les Trois Contes, et trois lettres de Flaubert à lui amicalement adressées, que les curieux trouveront ici sur l'adorable édition électronique que l'université de Rouen offre à tous de la Correspondance. Parmi sa descendance se trouve l'autrice belge Dominique Rolin, sa petite fille, que je n'ai jamais lue, mais que l'on connaît pour avoir été l'amante de Sollers, j'espère qu'elle vaut mieux que sa longue sujétion amoureuse à cet auteur habile - car tel est le sens de son pseudonyme - et pour moi absolument imbuvable, comme homme public et comme écrivain.
Pour en revenir à Cladel, je viens d'en lire sur Gallica Juive-errante, roman publié à titre posthume en 1897. Ce serait une version fin XIXe de Tours et détours de la vilaine fille, de Vargas Llosa. Non pas “vilaine”, mais mordante, cette Stella du Talion née Quorah, bohémienne et juive de très vieille famille, née dans une roulotte et fille de luthiers devenue par la force de son talent et l'injonction de sa bisaïeule mourante une comédienne souveraine par sa voix, sa diction à la fois naturelle et inspirée, sa science des textes et sa parfaite maîtrise d'elle-même. C'est aussi une justicière, pure et implacable, qui met à ses pieds, dont elle le foule, le monde, grands et petits. On la suit de Hollande à Paris, à Londres, Madrid, Vienne, Saint Pétersbourg, Rome et j'en passe. Il y a, dans ses vengeances un indéniable panache, on sent passer ici ou là le souffle de Balzac et le goût de Shakespeare, mais l'intrigue est construite sur le mode de la juxtaposition et le personnage en somme assez dépourvu d'épaisseur, quelque parfaites que soient ses formes. Bref, une curiosité que ce roman, une nouvelle incursion dans le monde si méconnu de la bohème fin XIXe, et même si ma lecture n'en a pas été exaltante, je lirai d'autres Cladel, à commencer peut-être par ces Bonhommes (1876) dont Flaubert lui fait l'éloge - était-il sincère ? j'en aurai le cœur net.
Portrait de Léon Cladel par Félix Braquemont, in Judith Cladel, La Vie de Léon Cladel, suivie de Léon Cladel en Belgique, par Edmond Picard, A. Lemerre, Paris, 1905.
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