« The help » est le terme qui désigne la bonne, personnage majeur dans ce monde de la bourgeoisie ou de l’aristocratie sudiste. Ces bonnes qui, pour quelques dollars par jour, briquent les maisons du sol au plafond, et s’occupent des enfants : les lavent, les torchent, les promènent, mais les nourrissent aussi, les câlinent, les bercent, et tentent de leur donner, quand leurs mères sont absentes ou défaillantes, l’estime d’eux-mêmes. C’est ce que fait Aibileen, première et dernière voix du roman, avec sa dernière « enfant », la dix-septième, la petite Mae Mobley rondouillarde que sa mère dédaigne, délaisse, et n’approche qu’avec des pincettes.

Mais Aibileen et son amie Minny, la meilleure cuisinière et la plus grande gueule de Jackson, Mississipi, ne se bornent pas dans le roman à cette « aide » mercenaire et misérable, d’autant plus humiliante que la période, celle des premières années 60, voit leurs patronnes (sous l’égide de l’arrogante Hilly Holbrook, reine locale de la vie mondaine) revendiquer la nécessité de toilettes séparées pour les domestiques « de couleur », pour le plus grand bien de  celles-ci, évidemment. Aibileen et Minny vont donc, après mûre réflexion et tous risques pesés, aider Skeeter  à accéder à une écriture digne de ce nom, au-delà des petits articles pour revues étudiantes et de la rubrique « secrets d’entretien » du journal local. Fille d’un planteur de coton, Skeeter, Eugenia Phelan pour l’état civil, ainsi surnommée à cause de sa trop haute taille, de ses longues jambes et de son museau pointu (« variété de moustique haut sur pattes » dit la note, ce que l’on appelle un « cousin », je pense) est une jeune femme, fraîche émoulue, avec son diplôme, de l’université, et pour toutes les raisons sus-évoquées, supposée in-mariable, au grand désespoir de sa mère. La rencontre avec les bonnes (elle-même a été élevée par Constantine, une femme pleine d’amour dont la disparition inexpliquée la remplit de douleur) va conduire Skeeter de l’atmosphère étouffante de son petit monde à une prise de conscience politique et à l’indépendance, en ces temps de mouvements pour les droits civiques.

C’est un roman bien mené, bien écrit, qui se lit d’un trait, entre drôlerie (quelle est la « chose abominable épouvantable » dont s’est rendue coupable Minny à l’égard d’Hilly, son ex-patronne ?) et pathétique. Les personnages, adultes et enfants, sont bien campés et attachants, complexes, et le roman va son train jusqu’à l’issue, somme toute heureuse. C’est pourtant précisément ce qui m’a laissée un peu perplexe, mitigée : quelles que soient les précautions prises par Skeeter pour justifier la chose et souligner l’approbation de celles qui sont devenues ses amies, son départ donne tout de même le sentiment qu’elle abandonne en pleine tourmente les deux bonnes. Le Ku Klux Klan est à Jackson et n’est pas resté inactif, et on se demande comment le pavé qu’a jeté le livre de Skeeter dans le marigot local pourra le laisser indifférent. Happy end peut-être un peu forcé.

Nouvelle évocation des relations entre Noirs et Blancs dans le Sud, variante années 60, le livre s’inscrit explicitement dans une tradition littéraire, parfois évoquée de façon critique, depuis Autant en emporte le vent (roman que j’adore), jusqu’à Ne Tirez pas sur l’oiseau moqueur, précisément publié en 1960, et dont la nouveauté subversive me paraît traitée avec quelque désinvolture, en passant par Homme Invisible, pour qui chantes-tu, de Ralph Ellison. Il y a là, peut-être, de la part de cette jeune et prometteuse autrice, un peu de vanité ?