Il y a dans ce roman une dimension documentaire, mélange de vécu (Jean Meckert-Amila est né en 1910 et avait donc en 18 l’âge de Michou) et d’érudition, qui sonne terriblement cru et terriblement juste : le pensionnat pour enfants de réprouvés, que l’on tond, que l’on badigeonne de teinture d’iode, que l’on soumet à une faim chronique, que l’on abreuve de prières et de propagande, l’asile psychiatrique où l’on réduit les êtres à néant à grands coups d’électrochocs, les rues de Paris en proie à la grippe espagnole, les gares et les trains où se mêlent trouffions et prostituées des BMC (les bordels de campagne), le désastre puant des champs de bataille encore en proie aux mines, aux cadavres empilés... il y a aussi une dimension littéraire : la rencontre, le repas avec les prostituées, et le voyage subséquent en train vers le Chemin-des-dames ont des accents de Maupassant revu à la sauce réalistico-argotique, et l’on sent passer le souffle et la révolte de Céline tout au long du roman, sans que je veuille par cette remarque déprécier en quelque manière le style de Jean Amila qui a son ton et sa couleur propres, indéniablement.

La lecture du Boucher des Hurlus a donc quelque chose de puissamment décapant. Pour autant, j’ai éprouvé au fil du récit de cette quête d’une vengeance par trois enfants de huit à treize ans un sentiment de malaise croissant. C’est le petit Michou, poussé par l’amour de sa mère bafouée et détruite par la société, qui mène le jeu et oriente, avec sa lucidité enfantine, le regard du lecteur. Et le roman, sorte d’odyssée initiatique et parfaitement anti-héroïque, le conduit à une violence dont la brutalité du récit empêche de percevoir la dimension en réalité cathartique et imaginaire de réparation (hypothèse formulée après visite à l’article nourri de Wikipédia). En fait, elle fait d’un enfant un assassin sans aller jusqu’au bout des conséquences encore plus brutales qui auraient dû s’ensuivre si la cohérence avait primé, interrompant le roman au seuil d’une sorte de « retour à la normale » étrange, inconfortable, et, me semble-t-il, bancal et fallacieux.