Et pourtant, je suis injuste. Si ce roman est mal fichu, si l’économie narrative n’y est pas parfaite, voire parfois languissante, on y prend beaucoup de plaisir, non seulement à cause de l’héroïsme ambiant, mais surtout à cause des personnages populaires imaginés par l’auteur. Le plus savoureux est Jacques Chapeau, qui de valet deviendra lieutenant, et bon lieutenant, de Monsieur Henri. Personnage plein de verve, il est l’amoureux de mademoiselle Annot Stein (voilà un nom qui ne sonne guère vendéen…), fille du forgeron d’Echanbroignes, une jolie fille, coquette, la tête près du bonnet. D’un bout à l’autre de l’intrigue, il ne cesse de se dépenser, physiquement et tactiquement, au service de ses maîtres et de sa cause. Il y a aussi l’irrésistible capitaine Auguste Emile Septime Plume, ex-boulanger, devenu le lieutenant de l’inquiétant « capitaine fou » de l’armée dite « La Petite Vendée », et bien d’autres, tous en effet individualisés, et en proie à de fort terriennes et humaines passions comme la vanité, la jalousie ou l’ambition. En vérité, même si l’on soupire parfois, on cesse rarement de sourire devant la justesse des observations et des caractères. Les chapitres XXIII et XXIV sont aussi l’occasion d’un portrait, intéressant, de Robespierre. On y devine l’interrogation du moraliste anglais Trollope devant l’homme assoiffé de vertu au point de devenir, par amour pour celle-ci, sanguinaire. Passent aussi Westermann, Barère et Santerre, envoyés par le Comité de Salut Public pour réprimer et écraser la révolte. Et puis il y a Adolphe Denot, que les réserves de l’auteur dès son premier portrait désignent comme « le méchant ». Personnage trop schématique pour être vraiment intéressant, même s’il joue dans l’action un rôle somme toute assez complexe. Et puis, c’est un vrai fou !

Ce qui m’a attirée vers ce roman, qui je le répète, n’est certes pas le meilleur des Trollope, c’est son titre, sa date, son sujet. J’avais subodoré, en particulier dans ma lecture de Quelle Epoque, une forme d’allégeance de Trollope à Balzac, jusque dans le nom de son financier Melmotte. Que l’un de ses tout premiers ouvrages, publié en 1850, l’année de la mort de Balzac, porte le titre de La Vendée évoque irrésistiblement l’un des premiers romans de ce qui allait devenir La Comédie Humaine : Les Chouans. L’intrigue en est beaucoup plus noire, complexe, labyrinthique, que celle de La Vendée. Mais je ne crois pas me tromper en voyant dans la saga vendéenne un hommage au grand aîné. L’affirmation d’un désir de s’inscrire dans un lignage esthétique, le réalisme, auquel se rattachent les figures populaires, leurs parlers, leurs passions. Et ce, même si Trollope est beaucoup plus royaliste que Balzac, et sa vision de l’histoire, plus manichéenne ? hagiographique ? encore que... en tout cas, c’est une Histoire à la Balzac qu’il ambitionne, alors même que Balzac admirait Walter Scott. La maladresse naît sans doute de la juxtaposition des figures idéales et des figures réalistes, en particulier dans l’ébauche d’intrigue qui lie Agathe (la toute bonne) avec Cathelineau, ennobli par sa ferveur religieuse et son héroïsme militaire. Mais l’ensemble se tient, et cette solide tranche de lecture mérite, au moins, la curiosité.