Et les morts violentes, la haine des différences qui tout à coup surgit au cœur de la routine, désignant les boucs émissaires : un jeune homosexuel assassiné, puis des vaches massacrées (leur propriétaire est indien), des menaces, des brutes néonazies en vadrouille. C’est l’automne, glacé, puis l’hiver, qui ne l’est pas moins. Je ne suis pas sûre d’avoir exactement repéré les lieux, ce doit être le Colorado, mais on mentionne alentour le Wyoming et l’Arizona.

J’ai lu ce roman il y a quelque temps après une période de vaches maigres. Je m’y suis sentie aussitôt, l’image colle au sujet, à l’aise comme dans un vieux jean confortable qui vous fait une seconde peau. Pourtant, on y trouve, entre les dialogues, bien menés et spirituels dans leur laconisme, une vraie « chronique de gestes ». Un tic contemporain qui m’énerve d’habitude, et qui là – le récit est fait à la première personne par John Hunt – sonne comme le rythme fondamental de la vie quotidienne, et l’expression « agie » des sentiments et des émotions intimes des personnages. À l’image de Félonie, le cheval rétif et mal dressé, qui réagit instantanément au moindre trouble intérieur de son cavalier, avant même que celui-ci en ait pris conscience.

C’est une histoire de liens entre hommes et bêtes, hommes et femmes, hommes entre eux, entre adultes et jeunes gens. Une réflexion sur le passage de la plénitude au vieillissement, de la vie à la maladie et à la mort. Sur la violence toujours larvée dans la société américaine, et son lien avec la loi. Une histoire de filiation ratée et une autre de filiation élective. Une histoire de trouble. C’est un très beau roman, plein de non-dits, perplexe, attentif et humaniste.