Les personnages secondaires, croqués avec esprit et justesse, interviennent à point nommé, et ce qu’il faut pour infléchir l’action : Mr Collins, cette marionnette si intensément grotesque dont Jane Austen s’est offert le luxe de nous infliger, comme à Lizzy et aux siens, les pontifiantes ratiocinations du premier au dernier mot, est aussi l’héritier substitué sans lequel il n’y aurait ni urgence à marier les filles, ni Huntford et tout ce qui s’ensuit, ni surtout satire effrénée, débridée, féroce ... Les Gardiner aussi, qui assurent avec élégance et bienveillance le liant entre les lieux et les gens : Londres, Longbourn, Pemberley, comme entre les strates sociales.
Si le roman ignore curieusement toute référence explicite au contexte historique (nous sommes en 1794 – 95, et les milices auxquelles appartient Georges Wickham – comme « wicked », le méchant ? – sont massées sur les côtes en prévision d’une tentative d’invasion française), le contexte géographique est assez précisément évoqué (il y a cinquante miles de Lambton à Londres, et une journée de chaise de poste de Longbourn à Huntford) et la comédie sociale est représentée avec un grande acuité : l’incroyable arrogance paternaliste de cette Lady Catherine de Bourgh dont Collins a la bouche pleine, les manœuvres indiscrètes et vulgaires de Mrs Bennet pour caser ses filles envers et contre tout, les revenus des terres, le prix des cheminées, les dettes de jeu, les contrats de mariage... et l’éducation des filles.
Car telle est avant tout la question que soulève – et que traite – ce roman. Si Jane et sa sœur Cassandra ont reçu dans le presbytère familial de Steventon une instruction libre et riche, où leurs dons créatifs étaient encouragés (on y écrivait et on y jouait du théâtre, on y dessinait, cousait, chantait, dansait), si elles avaient accès sans restrictions aux cinq cents livres de la bibliothèque familiale – dont les sulfureuses Liaisons dangereuses du Français Laclos, autre traitement romanesque de la même question) que dire de l’éducation que reçoivent dans le foyer bancal de leurs parents mal assortis les cinq sœurs Bennet ? Les deux aînées sont les adultes de la famille, et l’on se demande d’ailleurs d’où elles tiennent ce mélange de « sense and sensibility » (raison et sentiments) qui les unit si tendrement, et leur permet d’affronter avec dignité les aléas de leur vie. Quant aux autres ! entre Mary le bas-bleu, sorte de Mr Collins en jupons, raisonneuse et assommante – mais, la pauvre, elle a si peu de talents ! – et les deux modèles d’hystérie juvénile, dignes « rejetonnes » de leur mère que sont Kitty et Lydia, il de quoi s’arracher les cheveux d’exaspération. Enfants mal élevées par des parents défaillants :

« (...) elle était convaincue que sa sœur n’avait pas besoin d’encouragements pour s’éprendre de qui que ce fût. Elle s’était amourachée tantôt d’un officier, tantôt d’un autre, selon que leurs attentions envers elle les imposaient à son esprit. Son affection n’avait cessé de passer de l’un à l’autre, ne restant en tout cas jamais sans objet. Quelle coupable folie que la négligence, que l’indulgence malavisée, quand on avait affaire à une pareille nature – ah ! comme elle s’en rendait maintenant amèrement compte ! ... Elle était folle d’impatience de rentrer à Longbourn – d’entendre, de voir, d’être sur place pour partager avec Jane tous les soucis qui devaient à présent retomber sur elle seule, dans une famille aussi perturbée : le père absent, la mère incapable de prendre sur elle, et réclamant, au contraire, des soins continuels. »

Qu’ajouter à ce bref mais brillant morceau de psychologie, il s’agit bien sûr des réflexions de Lizzy, et il y en a d’autres, dont un, que je ne retrouve plus, sur le couple Bennet ? Ce roman est un plaidoyer pour l’amour d’inclination (Tendre-sur-Estime ?), fondée en sentiments et en raison (sense and sensibility, encore). Digne fruit des Lumières, et même la stature ténébreuse de Darcy ne doit pas être tirée vers le Romantisme, c’est selon moi un contresens que d’y chercher cette couleur-là, comme l’a fait Joe Wright dans la scène d’orage où Darcy fait sa première déclaration. C'est sans doute aussi ce que reprochait à Jane Austen Charlotte Brontë, sa cadette de quarante ans, lorsqu’elle écrivait : « Ce qui voit avec acuité, ce qui parle avec justesse, ce qui bouge avec souplesse, cela lui convient ; mais ce qui palpite vite et fort, quoique caché, ce qui agite le sang dans les veines, ce qui est le siège invisible de la vie et la cible de la mort – ceci, Miss Austen l’ignore. »
Mais que l’on fasse grief, comme c’est souvent le cas, à Jane Austen de l’issue heureuse de ses romans, de CE roman... elle qui, faute de fortune personnelle, dut rester célibataire bien que son cœur ait brièvement battu pour un jeune Irlandais avec lequel elle débattit ardemment de Tom Jones, comme Cassandra le resta après la mort de son fiancé aux Antilles où il avait attrapé la fièvre jaune. Que son intelligence, sa vivacité, sa causticité, son goût de la danse (qu’elle partage avec Lizzy), aient trouvé fantasmatiquement dans le roman une issue aux impasses sociales auxquelles elle se heurtait dans la vie, pourquoi non ? Darcy et Lizzy – comme Bingley et Jane à un moindre titre – reviennent tous deux, par un double effort de la raison et de la sensibilité, sur leur orgueil et sur leurs préjugés (titre allitératif emprunté à la dernière phrase d’un roman sentimental à succès de Fanny Burney : Cecilia), pour aller, en pleine connaissance de la difficulté vers un amour d’élection, qui ouvre par le roman à de possibles nouvelles pratiques sociales.
Pourquoi donc lis-je Jane Austen avec tant de plaisir ? mais parce que c’est un bonheur d’intelligence, que les personnages en sont tellement incarnés, que le tressage des voix dialoguées, de la narration, et des lettres est si habile ... parce que je souris irrémédiablement aux scènes de satire... parce que c’est un repas abondant, délicat, subtil. Parce que Jane Austen, en somme, morte en 1816 à l’âge de quarante-et-un an d’une longue et douloureuse maladie après avoir publié cinq romans et laissé un sixième en chantier, me semble une lointaine grande sœur, piquante et chaleureuse, pour qui j’éprouve par-delà les siècles une profonde affection.